Une randonnée ajiste dans le Beaufortain

Le mouvement des Auberges de jeunesse est né à partir du Front populaire de 1936 et s’est surtout déployé après 1945. Daniel Lambert, dessinateur industriel lyonnais, dit « Gaucho » comme les cow-boys de la Pampa argentine, en fut l’une des figures pendant plusieurs années. Refusant avec d’autres l’institutionnalisation et la bureaucratisation du mouvement ajiste, il participe à la création du MIAJ (Mouvement indépendant des auberges de la jeunesse) lors de la scission de 1951, fidèle aux principes fondateurs de gestion directe et de partages des tâches au-delà d’une revendication de la vie en plein air.

D’abord proche des trotskistes, Daniel Lambert fut également militant de la Fédération anarchiste (FA) à partir de 1949. Il refusa de suivre la dérive fratricide, et en définitive suicidaire, que fut, à partir de 1953, la scission de la Fédération communiste libertaire (FCL), laquelle s’acheva dans une piteuse participation électorale. Il adhéra également à la CNT en 1950, puis à la CFDT lors de sa période autogestionnaire.

Ses mémoires, d’où est tiré l’extrait qui suit, sont davantage un témoignage qu’une histoire de l’ajisme, même si plusieurs passages et les documents figurant en annexes donnent des éléments pour s’en faire une idée. Les randonnées permettaient alors de découvrir du pays, de faire des connaissances, mais aussi de discuter politique. De fait, l’ajisme n’a pas échappé aux grandes questions qui touchaient la jeunesse de son temps qu’évoque le livre comme la guerre d’Algérie, l’objection de conscience ou le planning familial.

Les mémoires de Daniel Lambert donnent aussi des idées sur ce qu’il faut faire et ne pas faire, ou pas refaire. Son évocation de quelques parcours de politiciens ou de bureaucrates montre que l’appât du pouvoir ternit toujours le mouvement social.

Si l’ajisme s’est transformé ou a purement disparu, on peut dire que le Club alpin libertaire en prolonge de nombreux aspects. Sans qu’il en soit issu, cela laisse à penser que les mêmes aspirations et les mêmes envies perdurent sur le chemin de la liberté et de l’émancipation tant individuelle que collective.

Philippe Pelletier

Daniel Lambert« Il faut monter au cormet d’Arèches à 2 108 mètres. Aujourd’hui, par cette matinée lumineuse, c’est une véritable promenade en balcon sur une piste muletière parfaitement entretenue qui s’élève en pente douce et régulière. […] Puis nous nous engageons dans une petite vallée coincée entre les cimes du Beaufortain : le Grand Paréa à 2 736 mètres à droite, le crêt du Rey, 2 639 mètres à notre gauche. Une stèle édifiée sur le bord du chemin nous rappelle au souvenir de la Résistance. Je m’approche, car je veux vérifier un fait qui me tient à cœur. Un camarade « ancien Martin » et comptable chez Berliet est mort au combat, pendant le mois de juillet 1944. C’était un jeune croix-roussien, dont le père est un ami à mes parents, sociétaire de l’amicale Jacquard. Il est tombé lors des derniers combats de la Libération livrés par le maquis de la région.

Ce mois-là, en juillet 1944, je faisais tranquillement les foins à Urice, vers Saint-Genix-sur-Guiers, au cours de ma « clandestinité ». J’ai vraiment bénéficié d’une chance inouïe, car le maquis de ce pays refusa mon engagement à cause de mon asthme et aussi par manque d’armement. J’étais plus utile à participer aux fenaisons et aux moissons, car le pays avait également besoin de main-d’œuvre pour assurer le ravitaillement d’une population pillée et affamée. C’était du moins la raison que me donna le « lieutenant » FFI de ce secteur, un simple ouvrier métallurgiste.

Je m’approche du modeste monument taillé dans la pierre du Beaufortain et je parcours la liste d’une vingtaine de noms gravés dans la stèle.

Jean Noyret, vingt et un ans, mot pour la France et pour la Liberté.

Jean qui prenait toujours le car Berliet au vol et à la dernière seconde, aidé par les copains de ma première bande, et aussi par le futur président du SAL, celui qui m’encourageait à dessiner des caricatures anticollabos.

Je restais pensif et immobile pendant un moment, Fanny et Xavier légèrement en arrière, par respect sans doute.

En ce moins d’août 1951, j’étais complètement ana. Pourtant, je me souviens d’avoir ressenti un sentiment de culpabilité, d’injustice mêlé de tristesse. Moi qui par insouciance parfois, et surtout depuis la Libération, ne perdais jamais une occasion pour rire et plaisanter. Mais tous les copains ajistes ne faisaient-ils pas de même ? Alors que beaucoup de Cam’Routes avaient disparu dans la tourmente.

Et Jean Noyret également, lorsque nous rigolions franchement avec toute l’équipe de jeunes dans la « bétaillère » de ramassage du personnel Berliet.

Pourtant, en ces temps-là, pendant que nous blaguions sans retenue, d’autres mourraient sous les bombardements, les balles, la torture, les camps de concentration et les chambres à gaz.

Aujourd’hui aussi de par le monde, la barbarie continue sa funeste besogne. Ça n’empêche pas les anciens ajistes de se conduire comme au temps de leur jeunesse en AJ. Insouciance, désintérêt des gravités de l’heure ? Indifférence coupable ou bien « Résistance »  à une société déshumanisée ?

Parfois encore je culpabilise. Et pourtant, il faut que le « rire » reste le plus fort. Pour emmerder les ayatollahs intégristes de toutes les religions, les empoisonneurs de tous poils, les sinistres bureaucrates en tous genres, les politiciens et hommes d’affaires véreux, les agités de la Bourse et du CAC 40,, les financiers sans scrupules… »

LAMBERT Daniel (2005) : Mémoires d’Ajiste. Plougastel-Daoulas, Le Nez en l’air, 658 p., p. 220-221.

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