PAUVRETE DES LANGUES POLICEES POUR DEPEINDRE L’ASPECT DES MONTS

Le texte qui suit est publié par Elisée Reclus (1830-1905), géographe et anarchiste, en 1868. C’est le chap 3, p162-170 du tome 1 de  « La Terre, Description des Phénomènes de la vie du Globe ». « La Terre » est le premier ouvrage majeur de géographie dans l’abondante production de  Elisée Reclus. Au cours des dix années qui en précèdent la publication, Reclus a été occupé à voyager pour rédiger des guides (les « Guides Joanne », ancêtres des « Guides Bleus », chez Hachette), et des « Itinéraires ». Il participe ainsi tout au long de cette période, à « L’itinéraire descriptif et historique », des Pyrénées (1858), de la Suisse, du Jura français, du Mont-Blanc et du Mont-Rose (1859), de la Savoie (1860), du Dauphiné (1862). Puis aux révisions et mises à jour de ces mêmes ouvrages dans les années qui suivent.

Il s’agit donc d’un auteur qui ne se contente pas de recenser des informations, mais qui emprunte les chemins qu’il décrit. Il s’en fait écho dans sa correspondance (voir notamment plusieurs récits au début du volume 3), avec par exemple le passage du Col de la Traversette (2947m) au pied du Mont Viso en 1860.  Mais c’est vrai aussi des Monts du Dauphiné, du Queyras, ou encore des Pyrénées qu’il parcourt en 1861. L’extrait qui suit, intitulé « Pauvreté des langues policées pour dépeindre l’aspect des monts » peut donc se lire comme une réflexion sur la pratique de parcourir et écrire la montagne et ses chemins. Préoccupation qui n’est pas étrangère au marcheur contemporain soucieux de faire partager son expérience par un récit. Tous ceux qui s’y sont affrontés savent que l’exercice n’est pas chose facile.

Mais la préoccupation de Reclus n’est pas que littéraire ou technique : avoir le mot « juste » pour figurer au mieux le sommet vers lequel on se dirige, le milieu dans lequel le marcheur évolue. L’emploi du mot « policé », pour qualifier les langues de la plaine, donc celle des états centraux, n’est pas fortuit. À cet égard, la toponymie, l’examen des mots et des noms que l’on utilise pour décrire un territoire est  révélateur. Les entreprises coloniales s’accompagnent toujours d’un changement de nom des lieux et des villes dont le but est de faire table rase du passé dans les esprits et dans les faits. Peu à peu, le nom écrit, celui qui est sur la carte s’impose et fait disparaître les noms indigènes. Les exemples ne manquent pas : Etats-Unis d’Amérique, Algérie Française, Israël… Le mot qui s’impose, au-delà de sa seule qualité à décrire, est aussi le mot du pouvoir. Mais en perdant les mots « locaux », on perd aussi une certaine connaissance du lieu.

De même, sur le territoire français, la colonisation de l’intérieur va se faire au détriment des langues indigènes. Du XIX  jusqu’au début du XX, et pour des besoins militaires, on fait établir les fameuses « Cartes d’état-major ». Les officiers cartographes ont généralement mépris et méconnaissance des langues locales : breton, basque, occitan. Ils vont ainsi traduire de façon hasardeuse des noms de lieux qui renseignaient autant qu’ils désignaient. Un exemple parmi d’autres : à Manosque dans les Alpes de Haute Provence, la colline du Mont d’Or chère à Giono, domine la ville avec sa tour ruinée et ses champs d’oliviers. En provençal, on écrivait autrefois « Mont d’Aure », (du provençal auro qui signifie « vent »). Pour qui connaît la vallée de la Durance, on sait qu’elle est exposée à tous les vents. Mais plus latinistes que félibres, les cartographes sont sans doute passés de « Aure » à aurum (l’or en latin), d’où le Mont-Or qui ne nous renseigne pas beaucoup sur la nature ventée du site.

Pour finir, on notera la conclusion de Reclus qui anticipe de quelques années la création du Club Alpin Français (1874).

Pour développer ce thème (merci Annie!), un lien vers un article publié dans la Revue de Géographie Alpine, publié le 04 /02 / 2013 « Toponymie : un héritage précieux ». Article de Ruggero Crivelli traduit de l’italien: https://rga.revues.org/1873

Nicolas Eprendre

 

La Terre, Description des Phénomènes de la vie du Globe, Tome1, chap3, p162-170

Formes diverses des montagnes.-Pauvreté des langues policées pour dépeindre l’aspect des monts.- Richesse de l’espagnol, et des patois des Alpes et des Pyrénées.- Brics, brecs, pelves, tucs, trucs truques, tusses, tausses, pics, piques, aiguilles, barres, dents, cornes, caires, têtes, taillantes, tours pènes, bougns, dômes soums, culms, turons serres, mottes, puys, ect.

 

« Les montagnes varient singulièrement de formes suivant leur hauteur, leur constitution géologique, la force et la direction des météores qui les assaillent. La multitude des causes, en partie inconnues, qui ont travaillé de concert ou successivement à sculpter les saillies terrestres est tellement grande que chaque cime a son aspect particulier. Aussi faudrait-il employer une désignation spéciale, sinon pour chaque montagne, sinon pour chacun des types généraux auxquels on peut ramener les formes si nombreuses des protubérances. Malheureusement, les langues sont en général fort pauvres en mots propres faisant apparaître  devant le regard une sommité aux contours précis. Quelles que soient l’apparence des monts et la composition géologique de leurs roches, le géographe et l’écrivain sont obligés de se servir souvent des mêmes termes  pour les désigner, à moins qu’ils n’aient recours à de longues descriptions là où un seul nom devrait suffire ; ils doivent même employer des expressions tout à fait impropres, tels que les mots de chaîne ou de chaînon appliqués presque invariablement aux rangées de hauteurs.

La raison de cette pénurie de termes géographiques précis est facile à comprendre. Les villes où se sont graduellement policées les langues sont situées pour la plupart dans des régions de plaines ou de coteaux faiblement ondulés. Nul doute que la nomenclature française relative aux montagnes ne fut beaucoup plus riche et plus exacte, si de Blois, d’Orléans ou de Paris on voyait de hautes cimes denteler l’horizon. L’abondance et la justesse des termes que les Allemands du midi, les espagnols et les Italiens emploient pour décrire d’un trait les diverses protubérances montagneuses provient certainement de ce que ces peuples ont vécu et formé leur langue à la vue des grands sommets. M. de Humboldt cite, dans les Tableaux de la Nature, les noms suivants employés par les auteurs castillans : pico, picacho, mogote, cucurucho, espigon, loma, tendida, mesa, panecillo, farallon, tablon, peña, peñon, peñasco, peñoleria, roca partida, laja, cerro, sierra, serrania, cordillera, monte, montaña, montañuela, altos, malpais, reventazon, bufa, etc., servant tous à désigner des formes diverses de monts ou de chaînes de montagnes. Il serait facile de continuer cette longue nomenclature.

Les habitants des Pyrénées et des Alpes françaises ont  aussi dans leurs dialectes une grande variété d’expressions, dont chacune est consacrée spécialement à un type particulier de montagne, et sert par conséquent à peindre à l’esprit une forme bien nette. Plusieurs de ces noms, reste de l’héritage des anciens dialectes celtiques et ibériens, mériteraient d’autant plus d’être admis dans la langue écrite qu’ils sont employés  d’une manière usuelle par tous les montagnards français, des sources du Rhône à celles des gaves pyrénéens.

Dans les Alpes du Queyras et du Viso, les grandes cimes aux parois escarpées qui dominent tous les sommets environnants sont connus sous le nom de bric ou de brec. Telle est la bele pyramide tronquée du Chambeyron (3 388mètres) qui se dresse au sud de la vallée de l’Ubaye, au milieu d’un cercle de montagnes pointues de moindre hauteur. Tel aussi le Viso lui-même, du moins par le côté septentrional, car par l’autre versant, la montagne offre une pente trop régulière pour mériter le nom de bric. Au-dessus de la vallée du Guil se dressent les noirs escarpements rayés d’avalanches, puis l’énorme tour aux parois perpendiculaires, puis encore la cime tronquée portant une épaisse couche de neige. Cette terrasse qui semble inaccessible et qui domine de si haut le col de Valante, les sommets secondaires du Visoletto et les éboulis de rocher, c’est le bric du Viso. Un pareil nom en dit plus aux montagnards qui n’on pas encore vu cette pointe superbe que les termes vagues de mont ou de montagne. De même, l’ancienne désignation aujourd’hui abandonnée, de pelve, qui se retrouve encore dans les noms du Grand-Pelvoux, du Palavas, du Pelvas, du Pelvat, du Pelvo, et de tant d’autres monts du Dauphiné, figurait aussitôt devant le regard un cône énorme dominant de sa masse toutes les cimes environnantes.

Les tucs et les trucs des Pyrénées sont également des sommets d’une grande hauteur, mais non les plus élevés de la crête : ils sont ainsi nommés à cause de la forme hardie de leurs escarpements suprêmes, et non point à cause de leur prééminence à l’égard des autres pointes de montagnes. On peut citer comme exemples de tucs ceux de Maupas, de Montarqué, de Mauberne, dans les Pyrénées centrales.

La tuque, la truque, la tusse, la tausse, sont des monts aux pentes plus allongées que celles du tuc ; mais de nos jours, ces désignations pittoresques sont graduellement remplacées par le terme général de pic, appliqué indistinctement à toutes les cimes pointues et difficiles à gravir. Chose curieuse, les dunes du littoral Atlantique, qui sont de véritables montagnes pour les habitants de l’interminable plaine des landes françaises, conservent encore ce nom de tucs, tombé en désuétude pour les géants des Pyrénées. A quelques kilomètres d’Arcachon, une dune de quatre-vingts mètres de hauteur a tellement frappé l’imagination des Landais que, par un pléonasme emphatique ils l’ont surnommé le truc de la Tuque.

Les cimes très escarpées que l’on désigne en général par le nom exagéré, mais saisissant, d’aiguilles ont pour la plupart reçu des indigènes des appellations moins ambitieuses, parmi lesquelles la plus commune est celle de pic. Les Pyrénées comptent aussi, parmi leur plus hautes montagnes, plusieurs piques, telle que la pique longue du Vignemal (3 368 mètres) et la pique d’Estats (3 080 mètres) ; Le grand massif des Alpes du Pelvoux a pour cime une pointe , haute de 4 103 mètres, que l’on appelait naguère la barre des Ecrins. Ailleurs, principalement en Savoie et dans la Suisse française, les sommets de la même forme sont connus par le nom de dent, synonyme de la désignation de corne(horn) employée dans la Suisse centrale, à partir du Mont Cervin ou Matterhorn*, cette masse aux contours si hardis que Byron considérait comme le type idéal de la montagne. Les dents sont d’ordinaire moins aiguës que les aiguilles et sont arrondies vers le sommet ; toutefois, les transitions que représentent les profils des monts sont tellement graduelles qu’il est difficile d’établir une classification bien rigoureuse. Une grande confusion a fini par prévaloir dans la nomenclature, et la plupart des cimes des Alpes suisses portent indistinctement le nom de horn ; dans le Tyrol, on applique aussi le nom de kogel (kegel, quille) aux montagnes des formes les plus diverses.

Les pyramides à quatre faces qui hérissent en si grand nombre certaines crêtes de montagne sont les caires, queyres, esquerras, quairats, des Alpes et des Pyrénées ; des pics de ce genre ont donné leur nom à tout un massif des Alpes françaises, celui du Queyras. Que la pointe de la pyramide soit remplacée par une longue crête, et le mont devient une taillante. Que la cime se termine par une masse de forme cubique, elle sera désigné sous le nom de tour. C’est principalement dans les régions de montagnes calcaires que se trouvent ces énormes assises quadrangulaires qui semblent avoir été posées par des Titans. Il est en Europe peu de spectacles égaux en beauté à celui que présente, du pic de Bergons ou du Piméné, la partie calcaire des Alpes centrales, avec ses murailles à pic, ses terrasses chargées de neiges, ses hautes tourd, inaccessibles en apparence, et ses brèches, semblables aux ouvertures ménagées entre des créneaux. Les hauteurs calcaires de la Clape, près de Narbonne, et dans mainte contrée les montagnes de grès, offrent en profil un  aspect analogue. Les flancs de ces montagnes coupés à pic sont souvent désignés par le terme bien justifié de parois ou pareds, de murs ou murailles.

Les tours de faibles dimensions relatives, posées comme des édifices sur de hautes montagnes, portent dans les Pyrénées les noms de pène ou de bougn. La tête est un sommet aux pentes terminales régulières et doucement inclinées se dressant sur une masse aux flancs plus escarpés. La rondeur de la cime est-elle développée en forme de coupole, la montagne est alors un soum (sommet) ou un dôme, comme celui du Mont-Blanc, la masse la plus gigantesque du continent d’Europe. Dans la Suisse allemande, les sommets aplatis, le Righi, par exemple, sont connus sous le noms de kulm. Dans les Vosges, les ballons, et dans la Forêt-Noire, les boelchen, se terminent par de grandes cimes qu’on diraient boursouflées en forme d’ampoules ; les bases de ces montagnes sont généralement très larges, et les pentes en sont plus faciles.

Quant au nom des saillies secondaires, ils ne sont pas moins nombreux ni moins précis dans les significations que les termes appliqués par les montagnards aux cimes principales. Un contrefort au sommet arrondi reçoit fréquemment dans les Pyrénées l’appellation de turon ou de turonnet, tandis qu’un promontoire escarpé et se prolongeant en dent de scie (kamm en allemand) prend le nom de serre ou quelque dérivé, tel que sarrat ou serrère : c’est en miniature la sierra des Espagnols. Une motte (muotta dans les Grisons) est une hauteur presque isolée du reste du massif ou même se dressant au milieu d’une vallée entre des terres d’alluvion. Enfin, différents noms de montagnes indiquent la nature de leur roche ou de leur végétation. Les monts Lauzet ou Lauzières sont composés de roches d’ardoise, et dans les Pyrénées les nombreuses cimes appelées estibère  ou pradère sont toutes revêtues de verdure. Quant au mot de puy, puig, pey, pech ou puch, c’est un terme générique qui s’applique indifféremment à toutes les saillies des crêtes ou de la plaine, depuis le puig de Carlitte (2915 mètres) jusqu’aux plus petites éminences. Il est à remarquer que, dans l’idiome des Pyrénéens et des habitants des Alpes, les mots qui servent presque uniquement à désigner les hauteurs dans le langage classique, c’est à dire montagne et colline, sont pris dans une acception toute différente. Une montagne n’est autre chose qu’une étendue plus ou moins vaste de pâturages, et le terme colline s’applique aux vallons compris entre ces deux cimes.

Aux noms employés par les habitants des Alpes et des Pyrénées pour dépeindre les divers types de montagnes, il faut encore ajouter ceux qui sont usités dans les colonies françaises des tropiques, et dont quelques-uns, tels que morne et piton, sont entrés dans la langue littéraire. Dans les pays volcaniques, les monts d’origine ignée, arrondis en coupole comme le Puy-de-Dôme ou percés de cratère comme le Puy-de-Sancy, sont presque tous désignés par des termes locaux d’une vérité frappante ; mais la plupart de ces mots restent ignorés. Rien ne prouve mieux combien les sociétés modernes ont encore pour idéal une vie artificielle, étrangère à la nature. Heureusement il s’opère graduellement une sorte de reflux : séduits par la beauté des cimes qui les effrayaient jadis, les voyageurs se portent maintenant en foule vers la montagnes ; ils apprennent à les connaître, à les aimer et à les décrire : les langues s’enrichissent en même temps que les connaissances scientifiques. »

 

 

 

 

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